« Pas comme des loups », un film documentaire sauvage et apprivoisé

Avec « Pas comme des loups » sorti en 2016, le réalisateur Vincent Pouplard a voulu aller à l’encontre de tous les clichés sur les « délinquants ». Et plus encore.

 

Le film s’ouvre sur Roman et Sifredi, de dos en pleine nature. On entend le bruit des feuilles et des bouts de bois qui craquent sous leurs pieds, on entend le bruit du vent qui souffle dans les arbres... C’est beau. Durant ces quelques premières minutes, ils ne sont personne et n’ont aucune histoire.

 

Pourtant. Leur mère est pauvre, ils valsent entre foyers d’accueil et gardes à vue... Mais de « délinquants » ils n’en ont que la tenue (survêtement, pochette Adidas, chaussettes blanches apparentes, piercings aux oreilles – le parfait petit costume du « banlieusard pour les nuls »). Vincent Pouplard veut donner dans le cliché ? Dans le dicton ? Dans la maxime ? Et bien en voilà une : l’habit ne fait pas le moine.

 

Le pourvoir des mots

 

Leur langage, lui, est bien celui de la rue. Les personnages se donnent des « frères », des « t’as vu », des « wesh » avec une grande générosité. Et là, on ne peut pas s’empêcher de penser à un rappeur qui lui aussi surprend. Il s’appelle Rocé et consacre un morceau entier (le lien pour l’écouter c’est ici) à une notion inventée par le sociologue et philosophe Pierre Bourdieu : l’habitus. 

 

« Le quartier a ses règles, ses lois, son langage, son argot/

(...)Contaminé par les expressions tordues d’la rue, t’as vu ?

(...)T’as pas encore conscience que le langage est ton passeport.

Plus tard, faudra qu’tu parles bien ou bien que tu parles fort. »

 

Comme Rocé, Roman et Sifredi sont ce qu’on appelle vulgairement de la « racaille pensante ». Comme Rocé, Roman et Sifredi rappent de manière consciente. Rimes riches, rimes pauvres... ils écrivent et rappent des paroles d’une vérité et d’une beauté qui interpelle.

 

Une intelligence brute

 

Ce groupe de jeunes parle. Il cite la première bande dessinée en noir et blanc de Tintin et Hergé, son dessinateur. Ils s’extasient devant la beauté du film Le Voyage de Chihiro du japonais Miyazaki et le racontent avec leurs mots. Eh bien oui, c’est finalement aussi simple que ça, « Chihiro il s’en bat les coui**es de l’argent ». Un peu comme eux.  Eux, qui ont ce qu’on appelle (pour faire genre), de « grandes discussions ».  Vers la fin du film, un moment de tension se crée entre deux des personnages (ce sera le seul de tout le film). Et là, c’est la débâcle du poncif. « Pourquoi tu me coupes la parole ? », « Tu m’écoutes, mais tu ne m’entends pas », « Personne ne peut te rendre heureux à part toi »... Si on voulait être méchants, on dirait que le script a été pompé sur dico-citations. com... Mais alors on devrait avouer que si les « Grandes Vérités » existent, c’est bien pour quelque chose.

 

Et ce film documentaire en est un rappel permanent. Mis dehors par les « keufs » d’une ancienne école transformée en « chez eux », ils construisent une cabane en forêt. L’occasion de remettre en cause la notion de propriété. « Le monde c’est ça, y’en aura toujours un pour venir vous faire chier ». Cette phrase (que l’on a tous pensée un jour) ils la prononcent, car ils savent que cette cabane est construite sur le terrain de quelqu’un qui, même s’il n’en a aucune utilité, ne tolérera jamais que quelqu’un d’autre que lui en ait l’usage. Oui, « l’enfer c’est les autres »...

 

Le système, ce grand méchant mot

 

Ce film c’est celui du blanc et du noir, du sel et du poivre, de l’amour et de la haine. C’est celui de la vie. Celle de deux jeunes qui ont choisi de s’ostraciser pour ne plus subir la violence d’un système qui les rejette. Pauvreté, violences policières, abandons parentaux, foyers... Ils sont les victimes et donc les produits d’une société qui les a façonnés tels qu’ils sont.

 

Et à la question « qu’est-ce que tu veux faire plus tard ? », un des deux jumeaux répond cash « rien ». Et s’il avait raison ? D’un mot, il rejette ce monde dominant de l’être et du paraître. Roman et Sifredi, « R » et « S », (Romulus et Remus ?) s’éloignent du bitume pour une vie dans la nature, plus authentique peut-être... Car « il faut vivre comme les animaux, eux, ils ne font que ce dont ils ont besoin »....

 

Une seule obligation : celle d’être libre

 

Nous entrons dans cette histoire avec une bande de 5-6 jeunes. Au fur et à mesure qu’avance l’histoire, ils ne sont plus que 3. Et pour finir, il ne restera plus que les deux jumeaux Roman et Sifredi. Néanmoins. Qu’ils soient plusieurs, en duo ou en trio, cette histoire reste celle de l’absence de hiérarchie, de chef. D’ailleurs, et c’est probablement un parti pris de réalisation, tout au long de ce film documentaire, il est difficile de savoir qui est qui, de retenir les prénoms. Un pas de plus dans ce qui est une volonté de brouiller la notion d’identité pour n’être plus personne. Comme les loups, les deux jeunes adolescents crient à la lune leur besoin de liberté dans ce monde où « il ne faut pas confondre rêver sa vie et vivre se rêves ».

Hymne à la liberté, manifeste contre les diktats, ode à l’espoir... Ce film est beaucoup de choses, et la seule que l’on regrette, c’est l’absence de figure féminine dans la construction de cette autre réalité...

 

 

 

Inès Ben Azouz
Publié par: 
Misk
Date de publication: 
Samedi, avril 28, 2018 - 14:15