La souffrance est-elle indispensable à la création ?

«La souffrance créatrice» de Rousseau à Kafka, de Rimbaud à Hanna Mineh, c’est dans les limbes du doute, que leurs œuvres se construisent. Qu’aurait été Hugo sans la mort de Léopoldine, Mineh sans la colère du colonisé, Taha Hussein sans sa non voyance? Le Mal du corps et du cœur a poussé les grands noms de la littérature et de l’art dans les bras du génie. La souffrance est-elle donc le prix à payer, pour pouvoir écrire, peindre et se distinguer?

 

Le 14 janvier 1935, Céline écrit à Garcin : «Je suis malade, exténué par mille servitudes – ce roman qu’il faut finir me tue, j’y laisserai la peau et le peu de jeunesse qui reste, ce sera bientôt terminé.»

 

Combien de vies Céline a dû incarner pour «Voyage au bout de la nuit», comment est-il arrivé à décrire «L’abattoir international en folie», sans devenir fou lui-même. De sa maison à Meudon, au 25 ter route des Gardes, il a bouleversé la littérature en acceptant que l’homme soit lâche, que le patriotisme soit une fausse valeur et enfin, que la vie ne soit qu’un délire tout bouffi de mensonges. La souffrance n’est ni bonne ni mauvaise, elle ne peut être que créatrice ou destructrice.

 

La souffrance créatrice exige du courage, afin de transcender l’état pathologique. Un dialogue s’instaure alors, entre celui qui souffre et son état, pour aboutir à un consensus. Si l’angoisse est quasi-présente, l’espoir quant à lui ne cesse de grandir, le plus cynique et torturé des auteurs trouvera toujours du sens là où il y’en a pas, là où les désespérés voient la fin, les créateurs voient le début, et ainsi la phrase de Zarathoustra prend tout son sens : «Je vous le dis : il faut porter encore en soi un chaos, pour pouvoir mettre au monde une étoile dansante. Je vous le dis : vous portez en vous un chaos. “

 

Et bien que les créateurs soient des solitaires, ils sont en communion avec leur époque et le mal qui ronge leurs semblables, contrairement à la ‘Souffrance des travailleurs’, celle des créateurs ne trouve pas sa source dans les organisations, les structures et le capitalisme, mais dans les questions sans réponses, dans les conflits intérieurs et la conscience d’un héritage pesant sans cesse remis en question.

 

Le doute et l’insécurité sont les deux enfants de la Souffrance créatrice, le ‘doute’ non comme émotion personnelle, mais comme démarche. Que ce soit le doute de Descartes ou de Socrate, il est une remise en question perpétuelle du savoir définitif : douter de la nature des hommes, douter de la religion, douter des héros, douter du système, douter de soi... Ces doutes ne sont-ils pas les rivières qui jettent leur eau trouble dans la mer de la création?

 

Loin du pathos des peintres alcooliques et des auteurs sous héroïne, la souffrance créatrice est une discipline de la pensée, qui exige de ses porteurs un contrôle total sur ce qu’ils absorbent, elle fait des artistes des vampires de sang pur qui même en aspirant ce qu’il y a de pire dans le monde, se régénèrent à chaque œuvre.

 

L’art est le seul chemin possible pour comprendre l’essence même de la douleur, son mécanisme, son origine, et n’est ce pas parce que ce chemin est si difficile, que les lecteurs sont si souvent reconnaissants quand ils ferment un livre, que les spectateurs s’identifient à un film et que les critiques analysent les tableaux. 

 

 

 

Certes Artaud est un choix facile pour illustrer ‘la souffrance créatrice’, le père du théâtre de la cruauté, n’a fait que revendiquer ce sentiment, en le positionnant au rang de muse. Les puissants débordements imaginatifs de Artaud émanent de sa souffrance psychique et physique, mais il est arrivé à transcender son être jusqu’à enlever ses organes. Toute sa pensée s’articule autour de la volupté destructrice, celle qui a tant fasciné Deleuze. Brouillon Anne écrit : ‘Au sein de la pensée de Deleuze, la poésie d’Antonin Artaud apparaît comme la ligne de fuite par excellence à partir de laquelle tout le foisonnement conceptuel deleuzien s’articule. Artaud est en effet celui qui brise l’image de la pensée - ou ce que nous voulons dire habituellement par’ penser”. 

 

La souffrance créatrice est aussi celle d’artistes populaires, comme Amy Winehouse, qui chantait en mourant, et se droguait pour revivre. Sa voix inimitable venait d’histoires d’amour destructrices, d’un père si imparfait et d’un monde qu’elle ne comprenait pas. Morte à 27 ans, la parolière, compositrice et chanteuse a marqué la musique avec le titre “Back to Black”, où elle chante :

 

"Nous ne nous sommes seulement salués qu'avec des mots
J'en mourus des centaines de fois
Tu retournes vers elle
Et je retourne au Noir, noir, noir, noir, noir, noir, noir "

 

Qu’elle soit d’hier ou d’aujourd’hui, la souffrance créatrice est le lot de chaque artiste qui ose croire que l’art n’est pas la sincérité, mais la vérité, que les mots sont les marqueurs de l’humanité et que le noyau des individus est une blessure qui les élève ou les détruit. 

 

 

Rym Haddad
Publié par: 
Misk
Date de publication: 
Samedi, avril 15, 2017 - 17:45
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